Stendhal au soleil de Waresquiel




Des résidences secondaires de l’esprit, naissent des voluptés sans vacances. Le retrait y est la règle, lire le plaisir, le soleil la récompense. C’est le lieu des passions accordées. Les raconter suppose une connivence propice à la remémoration. C’est pourquoi, au seuil de ses pages sur Stendhal, Emmanuel de Waresquiel use avec pudeur du terme d’ « essai ». Cependant, le lecteur ne pourra s’y tromper : ce n’est pas à une tentative ni à une démonstration qu’il est convié, mais à une promenade amoureuse, où l’on bavarde avec soi-même d’une personne plaisante : « Arrigo Beyle, Milanese ».
« J’aime l’écrivain et donc j’aime l’homme », avoue tout bonnement le grand historien, spécialiste de la Révolution, l’Empire et la Restauration, et auteur d’études sur Talleyrand ou Fouché. Aussi remet-il ses pas dans ceux de Stendhal, son pain de l’âme, en mêlant savamment la vie de l’auteur de La Chartreuse de Parme aux mouvements de l’Histoire. Le relisant, il se relie lui-même, et laisse deviner la part cachée de romanesque dans cette vie d’érudition. Ecrit « par surprise, en maraudant », son Stendhal est plein de charme et nous partageons en chemin ses émerveillements, pour la belle Italie, la musique de Mozart et de Rossini, la peinture, et quelques initiales, alphabet de ses conquêtes tracé dans le sable de ses fiascos. Beyle est tout à ses contradictions : républicain se perdant parmi les aristocrates, ambitieux rêvant servitude, militaire assoiffé d’indépendance, timide affolé de femmes, romancier promis à la gloire qui se méfiait des traces écrites et s’inventa tout un bouquet de pseudonymes (dont le très saurien « William Crocodile » !). Il brûle, mais son feu est enfoui. Ce livre plein de tact et d’élégance est celui d’un homme fidèle à sa secrète folie.
La mélancolie qui s’exprime si finement (« La liberté, la fraternité, la justice sont l’étoffe de nos chimères »), se voit parfois importunée par le frôlement d’une approximation (comme lorsque l’auteur attribue à Michel Crouzet une trouvaille de Stendhal lui-même). Ce pas de côté contribue peut-être à faire de cet « essai » un « récit », ce dont le lecteur ne saurait se plaindre. Peut-être alors manque-t-il, en dépit d’une écriture sobre et raffinée, ce rien d’audace : se jeter à l’eau du style ? Quitte à éclabousser un peu la prose du Code Civil.

 


Emmanuel de WARESQUIEL : J’ai tant vu le soleil (Gallimard, mars 2020) 124p.


Commentaires

  1. Joli billet. J'aime beaucoup ces variations sur des écrivains d'hier, qui sont autant de déclarations d'amour...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui chère Delphine, les écrivains sont souvent passionnants quand ils livrent un peu de leur jardin secret, et parlent de leurs admirations. Vous l'avez bien dit, c'est une sorte de promenade amoureuse qui dit autant sur le sujet que celui qui écrit,et... celui qui lit !
      Merci pour ce premier commentaire, qui vous place directement en tête des lectrices de ce blog !

      Supprimer
    2. Lisez le très beau blog littéraire de Delphine sur ce lien : http://delphine-olympe.blogspot.com/

      Supprimer

Enregistrer un commentaire